Journalisme d’investigation et exploitation des données personnelles en Bosnie-Herzégovine

Pour la deuxième année consécutive, l’agence Canal France International1 a organisé à l’université Paul Valéry de Montpellier le « Colloque 4M »2 en partenariat avec Rue89 et l’ESJ Lille (21 et 22 juin 2012). Réunissant près de 100 professionnels venus de France, des pays du contour de la Méditerranée (notamment de Tunisie, d’Egypte, du Liban ou de Libye…) et du reste du monde, les thèmes retenus abordaient les problématiques liées aux nouveaux acteurs et outils de traitement de l’information.

Ce fut notamment l’occasion pour la journaliste Miranda Patrucic, engagée dans l’investigation en matière de crime organisé et de corruption en Bosnie-Herzégovine, de partager son expérience et ses méthodes de travail. Son témoignage est apparu particulièrement précieux aux intervenants ainsi qu’aux acteurs en ce qu’il montrait les conditions actuelles de travail d’un journaliste dans un pays en tension sur le plan des droits et libertés fondamentales.

Les débats se sont rapidement concentrés sur la protection des sources et l’exploitation des données personnelles. Ainsi, en compagnie du journaliste Martin Untersinger (Rue 89), la journaliste détailla quelles précautions étaient prises dans son travail, notamment à l’égard des nouvelles technologies. La prudence adoptée relève à la fois de la protection des données personnelles mais également de leur diffusion volontaire :

  • ne pas communiquer avec une source par l’envoi d’un mail (en raison du risque d’interception) mais en utilisant un compte mail partagé (le journaliste écrit un brouillon qui sera lu puis effacé par la source directement depuis le compte)
  • utilisation systématique de l’outil TOR (logiciel libre permettant de naviguer sur internet par le biais d’un réseau mondial et décentralisé de routeurs)3 et de l’outil Pidgin afin de sécuriser les conversations (logiciel libre de chat permettant notamment le chiffrement des échanges)4
  • utilisation de l’application DroidTracker qui permet de configurer son smartphone afin que celui-ci envoie régulièrement les données de géolocalisation de son détenteur à une personne choisie (en l’occurrence le rédacteur en chef ou l’éditeur de la journaliste, afin qu’il puisse agir rapidement auprès des autorités compétentes en cas d’arrestation ou d’enlèvement dans un pays étranger)
  • utilisation de l’application Totall Recall qui permet, par simple envoie d’un sms (du détenteur du portable ou d’un tiers préalablement désigné), d’enregistrer les conversations, de les conserver et/ou de les transférer à une personne (utilisé afin d’enregistrer des menaces verbales ou activé à distance par le rédacteur en chef quand « son » journaliste est dans une situation vulnérable)
  • travailler volontairement sans protections, soit afin de tromper son « surveillant » par de fausses informations, soit afin de ne pas attirer son attention (un mail chiffré peut être identifié comme tel parmi ceux en clairs et devient par conséquent une cible privilégié)…
  • … ou décider de ne communiquer que par des messages chiffrés, même les plus futiles, afin de noyer l’information sensible
  • lors d’appel téléphonique envers une source, n’utiliser qu’une carte sim provisoire qui sera détruite aussitôt l’appel effectué

Le journaliste français Martin Untersinger se reconnaissait dans certaines de ces pratiques5 et, plus généralement, dans cette volonté de maîtriser les nouveaux outils de traitement de l’information. Il avoua cependant une certaine difficulté à faire partager cette exigence dans sa rédaction. Si la question des différences inter-générationnelles pouvait venir à l’esprit, il en cita une seconde non négligeable à ses yeux : en dépit de l’exemple de Miranda Patrucic ce jour-là, la question intéresserait davantage les journalistes masculins que leurs homologues féminins.

Cliquez ici pour accéder au site officiel du colloque 4M.

Mise à jour 03/07/2012 : La problématique de l’utilisation des outils numériques par les journalistes a récemment contraint l’AFP à se justifier sur ses méthodes de travail en Syrie. Annonçant avoir pris contact avec un membre de l’opposition par Skype, des critiques très virulentes ont été exprimées à l’endroit de l’organisme jugé coupable de mettre la vie de ses interlocuteurs en danger. L’AFP s’explique et se justifie sur son blog « Making of / les coulisses de l’info ».

Les arguments avancés sont déconstruits dans un article paru immédiatement sur le site Reflets.info, AFP : existerait-il des choses que les journalistes ne savent pas ?

  1. Filiale de France Télévision chargée de la coopération française en faveur des médias des pays d’Afrique, de la Méditerranée, des Balkans, du Caucase et de l’Asie, voir site officiel []
  2. pour Montpellier, Méditerranée, Médias, Mutations []
  3. voir site Tor Projetc []
  4. voir site officiel Pidgin []
  5. qui rappellent notamment le travail des auteurs de l’enquête L’espion du président, Robert Laffon, 2012 []

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